Avant de chercher la lumière, certaines choses tombent
Chloro-Com’ #17 — Ce qu’un hiver glacial, quelques plantes perdues et un jeune abricotier m’ont appris sur la croissance lente.
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La semaine dernière, avec Laurent ZAHRA, nous explorions les traces, les équilibres invisibles qui organisent silencieusement le monde vivant, les formes qu’il produit.
Cette semaine, j’ai repensé à celles qu’il laisse en nous.
Cette semaine, en passant près de mon jeune abricotier, j’ai découvert plusieurs petits fruits au sol.
Il était très chargé cette année.
Et instinctivement, l’arbre a fait ce que beaucoup de jeunes arbres font : il s’est séparé d’une partie de ses fruits.
Pour préserver le reste.
Je savais déjà que biologiquement, ça n’avait rien d’anormal.
Mais parfois, le vivant ne nous touche pas seulement par ce qu’il nous apprend. Il nous touche par ce qu’il réveille.
Et ce matin-là, j’ai compris quelque chose de neuf.
Cet arbre n’ajustait pas sa forme. Il ne se réinventait pas.
Il faisait quelque chose de plus simple et plus radical : il régulait.
Sa structure ne pouvait pas supporter cette intensité de croissance.
Pas parce qu’il était faible. Mais parce qu’il savait une chose que les jeunes arbres ignorent : Grandir sans se fragiliser exige d’arrêter de grandir parfois.
Et son équilibre en dépendait.
Quelques années plus tôt, j’avais fait l’inverse.
À cette époque, je rénovais mon ancienne maison. Une phase des travaux m’avait obligé à sortir toute ma collection de plantes.
Pas « des plantes ». Mes plantes.
Celles qui m’avaient suivies jusque-là, déménagement après déménagement.
Les agrumes de mon grand-père qu’il m’avait confiés.
Un vieux cycas qui m’accompagnait depuis longtemps.
Des cactus, un frangipanier, des figuiers de barbarie, rapportés de voyages.
Des plantes cultivées pendant des années, parfois à partir de graines presque invisibles.
Je me souviens notamment de ce pissenlit en arbre de Madère (Sonchus fruticosus) :
Quelques graines ramenées par avion dans un sachet, dans un élan d’espoir de germination.
Des années de patience.
Et finalement… un véritable petit arbre fleurissant.
À cette époque, la maison elle-même n’avait presque plus de façade.
Je n’avais pas d’autre choix que de stocker tous ces végétaux dehors, sous des protections de fortune.
Puis l’hiver est arrivé.
Un hiver glacial de Picardie, comme les locaux n’en avait pas connu depuis longtemps : 2 semaines sous la neige et des pics à -24°C
Quand j’ai enfin pu rouvrir les protections…
tout avait gelé.
Tout.
Je me souviens encore du silence.
De cette sensation étrange devant tous ces êtres vivants devenus soudain immobiles.
Et surtout de ce qu’ils représentaient derrière leur simple présence : des souvenirs, des périodes de vie, des personnes, des voyages, des années passées à les voir grandir.
J’ai pleuré pendant des heures ce jour-là.
Pas seulement pour des végétaux, mais pour tout ce qu’ils transportaient avec eux.
Pendant longtemps, j’ai cru que j’aurais dû les sauver.
Que si j’avais accéléré, si j’avais intensifié mes efforts (veiller des nuits entières au froid, investir dans un système de chauffage de fortune, tenter de déplacer tous ces pots et de leur chercher un abri d’urgence ailleurs,…) tout aurait pu être différent.
Mais ce n’était pas vrai.
La vérité, c’était que j’avais voulu maintenir à tout prix. Continuer comme avant. Cultiver cette intensité sans me demander si ma structure pouvait réellement l’absorber.
Et c’était cette intensité, justement, qui m’avait fragilisé.
Après, j’ai appris à attendre.
Ce n’était pas de l’inaction. C’était de la préparation.
J’aurais pu recommencer immédiatement. Acheter de nouvelles plantes, reconstituer ma collection comme avant. Continuer comme si rien ne s’était passé.
Je ne l’ai pas fait.
J’ai attendu que les conditions soient vraiment là. Que je redescende un peu plus au Sud. Que je puisse offrir à ces nouvelles plantes ce que les précédentes n’avaient pas eu : un environnement pensé, pas improvisé.
Et quand j’ai recommencé, ce n’était pas une restauration. C’était un recommencement.
Les agrumes que je cultive maintenant ne sont pas ceux de mon grand-père. Mais quand je les regarde grandir, je sens sa présence différemment. Pas comme une reconstruction du passé. Comme une transmission en cours.
Je n’ai pas les cycadées d’avant. J’en ai de nouvelles.
Et j’attends, sans me presser, le jour où je retournerai en Australie, à Madère, à Malte, pour ramener des graines d‘Eucalyptus, des raquettes de figuier de barbarie et des akènes de Sonchus que je cultivais, non pas pour les « reproduire », mais pour continuer une histoire qui n’a jamais vraiment cessé.
C’est ça, attendre : ce n’est pas immobilité.
C’est marcher vers une solidité que tu choisis.
Et quand tu redémarres, tu n’es pas revenu au point zéro. Tu as grandi dans l’attente elle-même.
Ce que j’ai compris ce matin-là en regardant mon abricotier, c’est une loi que je retrouve chez tous les décideurs que j’accompagne.
Intégrer la Croissance Lente
Étape 1 — Évaluer
Avant d’accélérer, demande toi :
→ Est-ce que ma structure peut vraiment absorber cette intensité ?
→ Est-ce que mon rythme est choisi ou subi ?
→ Puis-je suspendre sans crainte de m’effondrer ?
Pour moi, c’était : pouvais-je vraiment maintenir toutes ces plantes ? Ou avais-je juste peur de lâcher prise ?
Étape 2 — Réguler
La constance n’est pas la lenteur.
C’est la stabilité du tempo.
Un système robuste n’a pas besoin d’accélérer pour prouver qu’il existe. Et réguler ne signifie pas renoncer, ça signifie choisir d’où viendra ta croissance.
Parfois, ça veut dire suspendre. Attendre. Préparer.
Aujourd’hui, quand je regarde mon jeune abricotier lâcher ses fruits, je comprends que ce n’est pas une défaite. C’est un choix mature. L’arbre sait que les 70% qu’il gardera seront plus solides que les 100% qu’il ne peut pas soutenir.
Étape 3 — Consolider
Ce qui tient dans le temps ne dépend pas du flux.
La solidité se révèle dans la capacité à ralentir sans perdre son équilibre. Et cette consolidation, cette solidité tranquille, c’est elle qui permet à une activité, un projet, une vie, de durer vraiment.
Peut-être que la maturité d’un système ne se mesure pas à sa capacité à accélérer, mais à sa capacité à réguler sans s’effondrer.
À reconnaître le moment où continuer “comme avant” devient plus dangereux que ralentir.
À accepter qu’un recommencement solide vaut parfois mieux qu’une continuité fragile.
Le vivant ne cherche pas la vitesse à tout prix.
Il cherche un équilibre capable de durer.
Et parfois, ce que nous prenons pour une interruption est déjà une forme de croissance.
Qu’est-ce que tu cherches encore à cultiver à une vitesse qui te fragilise ?
• Un marché que tu crois devoir tenir même s’il t’épuise ?
• Un rythme de production qui accélère alors que tu sentais qu’il fallait consolider ?
• Une ambition que tu dis constante mais qui est devenue épuisante ?
Et s’il te fallait vraiment réguler, pas juste ralentir, mais suspendre, attendre, préparer, quel « recommencement » pourrais-tu construire de plus solide ?
Si ça te parle, discutons en ici ou en privé.
Ou demande moi, et on pourrait approfondir ça en atelier SÈVE.
À bientôt pour Chloro-Com’ #18.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.












Touché par ton épisode de gel. Je comprends ce que tu as ressentis. C est un peu nos bébés
Toujours intéressant de te lire Franz. Très bon article. Dernièrement je me suis demandé si la dépression n etait pas une pause forcée. Une mise en question ,un retrait obligatoire qui avait pour fct de poser des questions sur le chemin ou la maniere dont on l emprunte.
J aime bien l idée que perdurer en laissant de cote la croissance par moment est optimal .Le système a un but : produire ou se reproduire mais sa productivité est secondaire par rapport a la santé du système .