L'arbre se voit. Le sol, jamais.
Chloro-Com’ #23 - Avec Hicham En Nakhla, fondateur de Daily Green · Ce que j'ai trouvé à 60 cm sous une haie · L'arbre que j'ai tué en voulant aller vite
Il y a vingt ans, j’étais déjà jardinier…
un client me commande une haie sur toute la longueur de sa propriété. A l’époque, la mode des thuyas finissait, ils étaient tous malades et vieillissaient mal, on passait aux alignements de cyprès de Leyland.
Quelques semaines plus tôt, en creusant chez lui pour planter un arbre, j’étais tombé à 60 cm sur une couche dure de 30 à 40 cm d’épaisseur, imperméable, probablement une conséquence du fait que son terrain avait été cultivé avant d’être loti.
60 cm, c’est la profondeur d’un trou de plantation normal pour une jeune haie.
Le voisin avait décidé de planter la même haie, au même moment, sur le même ancien champ mais de l’autre côté de la clôture (à cette époque, il était d’usage de ceinturer sa propriété d’un cordon vert infranchissable). Il n’a pas souhaité me confier ce chantier et s’en est chargé. Il a fait des trous normaux, et a donc posé, confiant, ses mottes sur le dur, en faisant précisément ce qu’on lui avait appris à faire.
J’ai prévenu mon client qu’il fallait crever cette couche et descendre dessous, que ça prendrait 25 % de temps en plus par trou (à cette époque je creusais encore à la main), et que ce serait donc un peu plus cher. Il m’a répondu :
« Je fais confiance au pro, même si je pense que ça n’a pas l’air utile de le faire. »
Trois ans après, ses Leyland faisaient le double de ceux du voisin, qui a dû en remplacer plusieurs.
Dix ans après, les deux haies étaient à la même hauteur.
Le voisin n’a jamais rien dit… mais pour la suite des plantations de son jardin, il a creusé plus profond.
J’ai repensé à cette haie en relisant les échanges échanges que j’ai eu avec Hicham En Nakhla, fondateur de Daily Green.
Une partie de ses réponses avait trouvé sa place dans une édition précédente, autour de la transmission et de ce qui permet à un projet de survivre à ceux qui l’ont lancé. Mais en reprenant l’ensemble de nos réflexions, une autre couche est remontée, plus enfouie… celle qui parle du sol. Je lui avais promis une édition dédiée. La voici.
La scène que tout le monde connaît
Hicham m’a raconté une scène que beaucoup de gens ont sous les yeux sans la lire vraiment :
« Tu as des résidences qui vendent des programmes immobiliers avec un super joli jardin accompagné. Tu reviens deux ans après, tout est mort, parce qu'il n'y a pas eu d'entretien. »
Pas par malchance, non : le jardin de la brochure était déjà condamné avant la première plantation.

Quand je lui ai demandé ce qui, sur un projet, trompe le plus souvent, il n'a pas parlé d'esthétique. Il m'a cité trois indicateurs :
• le budget alloué à l'entretien,
• la qualité du sol,
• et la multifonctionnalité de l'aménagement.
Ces indicateurs sont invisibles sur une photo, aussi attractive soit-elle, et le dernier mérite qu’on s’y arrête une seconde.
Un espace vert qui ne remplit qu’une fonction, m’a-t-il expliqué, ne concerne qu’une seule catégorie de gens, et c’est elle seule qui en porte la responsabilité. Un espace qui accueille à la fois de la cohésion sociale, de l’infiltration de l’eau et de la biodiversité en concerne beaucoup plus. Il a alors des chances d’être défendu par quelqu’un.
L'ordre que l'on inverse presque toujours
Au fil de nos échanges, Hicham a posé une hiérarchie que je trouve juste bien au-delà de la ville.
Si tu n'as pas fait le bon choix de sol, si tu n'as pas laissé sa place au système racinaire, si tu n'as pas pensé à l'eau, si tu n'as pas pensé à l'entretien, tout le reste vient sur du vide. Ce sont, selon ses mots, les fondements de tout ce qui viendra après. Les végétaux ne se choisissent pas en premier.
Ses mots, tels qu'il me les a écrits :
« Parfois, planter davantage sans préparation aggrave la situation. Les sols compactés et imperméables font mourir les arbres, des espaces sans usage défini deviennent des angles morts au cœur de la ville. »
Et l'appropriation est le second sol du projet :
« Quand les habitants ne comprennent pas pourquoi cet espace a été transformé, ils ne le protègent pas. »
On peut planter les plus beaux sujets du monde,
s’ils ne deviennent pas un peu ceux de quelqu’un,
ils ne tiennent pas.
Le gros sujet que j’ai voulu
Il y a un point sur lequel Hicham a nuancé mon enthousiasme, et il avait raison.
Tous les gens du végétal te diront qu'un jeune arbre s'enracine mieux qu'un grand sujet transplanté. Il fabrique ses racines sur place, il s'installe, il survit davantage. Sauf qu'en ville, m'a-t-il rappelé, tu ne peux pas ne planter que des petits arbres : ils se font dégrader, et par-dessus arrive la contestation, qu'est-ce qu'ils nous ont mis des petits arbres au milieu de la rue. Sa contrainte n'est pas une question de goût. C'est du terrain.
Mais moi, je n’avais aucune de ces contraintes. Et j’ai fait la même erreur.
Je voulais un arbre original pour un espace libre, à planter en isolé. L’Araucaria araucana (le désespoir du singe) m’a plu, pour des qualités décoratives que je ne discute pas. Le problème, c’est qu’un araucaria pousse lentement, et qu’un sujet déjà produit coûte cher.
J’ai donc cherché autrement. J’ai trouvé quelqu’un qui devait se débarrasser de trois gros sujets pour construire un bâtiment à leur place, à condition de venir les arracher soi-même. J’ai réservé le plus grand, quatre mètres. J’ai attendu la bonne période, j’ai organisé le chantier, dans une autre région, avec un arbre dont les feuilles ne pardonnent rien.
L’arrachage s’est bien passé. Mais le sol était sablonneux, et la motte s’est désagrégée en partie.
Je l’ai replanté dans les meilleures conditions possibles, avec tous les soins de reprise. Il a tenu deux ans. Puis il a commencé à brunir par le bas, un étage de branches après l’autre, jusqu’en haut.
Quatre ans après la plantation, je l’ai arraché. Il n’avait pas fait une seule racine nouvelle.
Ce que tout ça dit de nos projets à nous
Dans ce qu'Hicham décrit pour la ville, je reconnais une loi que je vois à l'œuvre chez presque tous les indépendants que j'accompagne.
On se jette sur le visible : le contenu, le logo, la nouvelle campagne, le post qui doit tout changer. C’est la partie aérienne et c’elle qui rassure parce qu’elle se montre.
Pendant ce temps, la structure, l'offre vraiment claire, le système qui fait revenir les gens et l'entretien patient de la relation restent sous la surface, là où personne ne va voir.
Je connais ce piège de l’intérieur : pendant longtemps, on m’a demandé de produire du contenu pour des structures qui n’avaient pas été pensées. Les newsletters faisaient leur travail, le trafic arrivait, et rien ne se transformait derrière, parce que la page d’accueil, l’offre ou le parcours n’avaient jamais été préparés. Le contenu était l’arbre mais le sol manquait, jusqu’au jour où j’ai fini par refuser de planter avant qu’on ait travaillé la terre.
C’est exactement ça, pour moi, la Loi Racines dans le modèle SÈVE : pas la partie qui impressionne mais la partie qui ancre, celle qui décide en silence si le reste tiendra debout.
La Pause Végétale
Il y a chez moi un jeune chêne dans sa troisième année.
Vu d’en haut, il ne se passe rien de spectaculaire : quelques feuilles, une tige qu’on remarque à peine, de quoi passer la débroussailleuse dessus sans y penser. On serait même tenté de le croire en retard.
Sous le lierre et les feuilles mortes, il a déjà enfoncé une racine pivot droite et profonde, souvent plus longue que ce qu’il consent à montrer en surface. Ses première saisons, il les a passées à ça.
Le chêne qui dure n’est pas celui qui a poussé le plus vite. C’est celui qui a commencé par l’invisible, et qui a accepté qu’on ne le voie pas faire.
Hicham le résume d'une phrase qui dépasse largement la ville :
« Un geste de verdissement peut changer l'apparence d'un lieu ; la transformation durable change la manière dont les habitants s'approprient les lieux et vivent avec le vivant. »
Le végétal n’a pas de plan B.
Il s’enracine d’abord.
Cette édition est née de plusieurs échanges avec Hicham En Nakhla, fondateur de Daily Green, qui documente et défend la nature en ville avec une finesse de terrain rare.
Merci à lui d’avoir joué le jeu des questions, et d’avoir accepté que ses réponses prennent deux chemins.
Son média et son podcast sur la nature en ville sont à retrouver du côté de Substack sur Daily Green et sur le site web.
Le voisin n’avait aucun moyen de savoir ce qu’il y avait à 60 cm avant de creuser. Personne ne peut l’avoir.
Si tu veux regarder le sol de ta propre activité avant de planter la suite, le Scan Structurel SÈVE est gratuit et prend une quinzaine de minutes.
À bientôt pour l’édition #24 de Chloro-Com’.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.






