La cicatrice fait l'arbre
Chloro-Com’ #18 — Ce qu'un bonsaï marqué m'a appris sur les traces qu'on tente d'effacer.
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Devant moi, un genévrier que je connais depuis 25 ans.
Il n’a pas toujours été bonsaï. Pendant la plus grande partie de sa vie, il poussait dans un jardin, banalement planté proche d’un petit bassin, à côté de dizaines d’autres plantes ordinaires. À chaque passage de débroussailleuse, malgré les précautions prises en utilisant cette machine, il lui arrivait de prendre des coups au bas du tronc. Et je n’y faisais pas plus attention que ça après coup. C’était un arbre comme un autre.
Quand j’ai déménagé, je ne pouvais pas le laisser. Je l’ai déterré, j’ai taillé, j’ai mis en pot. Et j’ai découvert, à hauteur de regard cette fois, ce que vingt ans de coupes accidentelles avaient produit : une base de tronc marquée, noueuse et irrégulière. Cette partie de l’arbre qui fait la jonction tronc / racines, qu'on appelle nebari dans l'art du bonsaï, n'aurait jamais eu cet aspect s'il était resté un arbre de jardin.
Aujourd’hui, c’est ce qui le rend reconnaissable entre cent autres genévriers.
Les 13 et 14 juin, je serai à la 14eme édition du Bonsaï Shō de Maulévrier, le Salon National du Bonsaï1. Et en regardant cet arbre, ces derniers jours, j'ai compris ce que je voulais te partager.
La Pause Végétale : le JIN
Il y a un mot, en bonsaï, qui n'a pas vraiment d'équivalent en français : le jin.
Quand une branche meurt par le froid, par accident ou par maladie, le bonsaïka (celui qui élève des bonsaïs) ne la coupe pas forcément.
Il en retire l'écorce, blanchit le bois mort, et l'intègre comme un élément à part entière de l'arbre.
La branche morte devient signature.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le bonsaï n'invente rien.
Tous les arbres très âgés, en montagne, en falaise, portent des branches mortes intégrées à leur silhouette.
Les plus vieux arbres du monde, les pins de Bristlecone qui peuvent vivre jusqu'à 5 000 ans, sont essentiellement faits de bois mort entourant un mince filet de bois vif.
L'art du bonsaï s'est contenté de regarder, et de donner un nom.
Ce que le bonsaï a appris à faire des branches mortes, j'ai compris que ça se faisait ailleurs aussi. Et notamment dans nos parcours.
Toute activité qui dure pivote. Toute.
Que tu sois entrepreneur, indépendant, salarié en transition, en cours de structuration : à un moment, quelque chose change.
Le marché bouge, le projet mûrit, ton rapport à ce que tu fais évolue. C’est inévitable.
Et c’est plutôt sain, car je pense réellement qu’un projet qui n’a jamais pivoté est un projet qui n’a pas encore rencontré le réel.
Cependant, il y a deux manières de pivoter.
La première consiste à effacer les traces.
Refaire le site comme si rien n’avait précédé.
Reformuler le positionnement comme si l’ancien n’avait jamais existé.
Présenter l’activité actuelle comme la seule, l’évidente, la vraie.
C’est la stratégie du recommencement permanent : propre, lisible, vendable à court terme.La seconde consiste à intégrer les traces.
Nommer ce qui a changé.
Montrer ce qui reste de l’avant dans le maintenant.
Faire de la transformation un élément structurant du projet actuel, pas une zone à masquer.
La première produit des activités interchangeables. Plus faciles à comprendre, mais plus faciles à remplacer.
La seconde produit des activités singulières. Plus longues à reconnaître, mais une fois reconnues, plus difficiles à confondre avec autre chose.
Et je sais bien ce que veut dire regarder ses propres traces à hauteur de regard.
Cela fait 30 ans que je suis dans le végétal professionnellement.
Mon bac technologies végétales en poche à 18 ans, j’ai appris l’art de l’aménagement paysager en études techniques supérieures, alternant entre bureau d’étude et chantiers d’une entreprise d’espaces verts.
Depuis, je n’ai jamais quitté le secteur : pépinière, paysage, serre chaude, logistique horticole, direction de jardinerie. Tous les étages, à tous les niveaux.
Pas par stratégie de carrière, mais simplement parce que c’est là que se passait ma vie.
Quand j’ai fondé le Modèle SÈVE, j’aurais pu présenter mon parcours autrement. Ne garder que les conclusions. Effacer les années de chantiers, de culture, et les inventaires de pépinière.
Je ne l’ai pas fait : ces 30 années sont mon nebari.
On nous a généralement appris à présenter nos parcours comme des courbes propres : une activité claire, des étapes lisibles, pas de ratés visibles.
C’est censé inspirer confiance. Et c’est vrai qu’à court terme, ça rassure.
Mais regarde un arbre.
N’importe quel arbre qui a duré, en forêt, en montagne, en bord de mer, en bonsaï.
Aucun n’est lisse. Aucun n’est sans cicatrice, sans courbure, sans branche basse qui a séché et que l’arbre a continué à porter.
C’est même à ces traces qu’on reconnaît qu’il est vieux, qu’il a rencontré des épreuves et qu’il a tenu.
Un bonsaï sans cicatrices, ça s'appelle un arbre en pot.
Ce qu'on appelle solidité, dans le vivant, ce n'est jamais l'absence de marques. C'est leur intégration.
Et toi, dans ce que tu construis :
→ quelle trace as-tu essayé de masquer, alors qu’elle est peut-être ce qui te rend reconnaissable ?
Les 13 et 14 juin, je serai à Maulévrier.
J’irai regarder des arbres qui ont tenu, et toutes leurs traces qu’ils ont gardées visibles. Comme à Omiya, le village japonais où l'art du bonsaï se transmet depuis cinq générations2, mais en Anjou.
Je te raconterai.
Si ces thèmes te parlent, discutons-en ici ou en privé.
Ou demande-moi, et on pourrait approfondir ça dans un atelier SÈVE.
À bientôt pour Chloro-Com’ #19.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.









La vie est faite de ratures , de blessures et de traces . Le lisse existe - t -il ailleurs que dans les magazines , ou Instagram ?