Robuste ou performant : j'ai cru devoir choisir.
Chloro-Com’ #22 - Une contradiction m'a obligé à distinguer deux choses que je croyais synonymes.
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Il y a une phrase que je répète à qui veut l’entendre.
Dans mes lettres, dans mes accompagnements, parfois même à table quand on me lance sur mon sujet :
Une plante n’a qu’un seul plan.
Pas de plan B.
Pas de porte de sortie.
Elle va au bout de son plan A : pousser, monter, tenir.
Et si un obstacle se dresse, elle ne change pas d’objectif → elle change de chemin.
Dans un monde qui te répète de rester agile, de pivoter, de garder toutes les options ouvertes, affirmer qu’une plante s’engage sans filet, ça a quelque chose de reposant. De solide.
Et puis cette semaine, quelqu’un dont je respecte le regard m’a envoyé un entretien. En me disant, en substance : “tiens, ça devrait te parler.”
Au début, j’ai cru que oui.
L’homme qui parle s’appelle Olivier Hamant.
Biologiste, il travaille sur le vivant au niveau le plus fin : les cellules, les plantes, la mécanique du fonctionnement.
Et sa thèse, en une phrase, c’est celle-ci :
Ce qui traverse les crises, dans le vivant, ce n’est pas le plus performant.
C’est le plus robuste.
Il explique que nous avons construit un monde obsédé par l’optimisation pour faire plus, plus vite, avec moins. Et que cette obsession nous rend cassants.
Un système poussé au maximum de son rendement n’a plus aucune marge : au premier imprévu, il se brise.
Alors que le vivant, lui, fait l’inverse. Il garde du jeu, des lenteurs, des redondances. Des choses apparemment “inutiles” qui, le jour de la tempête, font toute la différence.
Il n’est pas performant. Il est robuste. Et c’est pour ça qu’il est encore là après des centaines de millions d’années.
En l’écoutant, j’ai d’abord senti un petit vertige. Parce que, pendant quelques minutes, j'ai cru que je défendais depuis des années une forme élégante de rigidité.
J'avais le sentiment que nous parlions du même vivant… pour dire exactement l'inverse.
Alors avant de trancher, je suis allé regarder l'arbre qui, dans mon esprit, incarnait le mieux ma phrase.
La Pause Végétale - 5 secrets d'un chêne.
① Il pousse lentement, exprès.
Un chêne peut mettre 30 ans avant de produire son premier gland. Trois décennies sans « résultat » visible. Pendant ce temps, il ne traîne pas : il fabrique un bois dense, serré, increvable. Les arbres qui poussent vite, comme le peuplier ou le saule, vivent quelques dizaines d’années et cassent au premier coup dur. Le chêne, lui, vise cinq siècles. La lenteur n’est pas un retard. C’est l’investissement.
② Il grandit plus par en bas que par en haut.
Un jeune chêne peut passer ses premières années à faire descendre une racine pivotante de plusieurs mètres avant même de vraiment monter. Il assure ses appuis avant de chercher la lumière. Tout le contraire de ce qu’on nous apprend (se montrer d’abord, consolider plus tard).
③ Il choisit d’attendre.
En cas de sécheresse, un chêne peut volontairement suspendre sa croissance et arrêter net de grandir pour tenir, puis repartir quand les conditions reviennent.
Il ne meurt pas de ralentir. Il meurt de ne pas savoir s’arrêter.
④ Il ne travaille jamais seul.
Sous terre, ses racines sont reliées à des centaines d’espèces de champignons qui lui livrent eau et minéraux, contre un peu de son sucre. Un chêne isolé est un chêne pauvre. Sa robustesse n’est pas une affaire de force individuelle : c’est un réseau.
⑤ Sa force naît d'une blessure.
Ces galles, ces boules qu'on voit parfois sur ses branches, sont des réactions à une agression d'insecte. Pendant des siècles, on en a tiré l'encre qui a servi à écrire les plus grands textes, des manuscrits médiévaux en passant par les partitions de Bach et jusqu’aux constitutions. L'arbre le plus solide a fait de ses blessures quelque chose qui a traversé les âges.
Je suis allé chercher un arbre qui me donnerait raison.
Il m'a donné raison aux deux.
Pourquoi je n'ai pas écarté la contradiction.
J’aurais pu.
C’est même la réaction la plus naturelle : quand une idée neuve cogne contre une conviction ancienne, on trouve toujours un moyen de la ranger dans un coin, de la relativiser, de passer à autre chose pour ne pas avoir à se déjuger.
Mais j’ai appris une chose, avec le temps : c’est exactement là, dans ces frictions là, que se cache ce qu’on n’a pas encore compris.
Et une idée qui confirme ce que tu penses déjà ne t’apprend rien.
Une idée qui te dérange, si tu acceptes de rester avec elle un moment sans la fuir, te fait avancer d’un cran.
Alors je suis resté avec. J’ai relu, réécouté, pris des notes.
Et surtout, j’ai essayé de faire une chose que nous faisons rarement quand une idée nous dérange : ne pas chercher où l’autre se trompe. Chercher où moi, je simplifie peut-être le réel.
Et à un moment, la contradiction s’est dissoute, pas parce que l’un de nous avait tort, mais parce que je confondais deux choses que le vivant, lui, ne confond jamais.
Le cap ne se négocie jamais.
La route, elle, est entièrement souple.
La robustesse n’est pas dans le but. Elle est dans la liberté de changer de chemin sans changer de cap. Une fois qu’on la voit, on ne peut plus la dé-voir.
Le chêne ne plie pas parce qu’il hésite. Il plie pour tenir le seul cap qu’il s’est fixé.
Le cap peut être exigeant. La route, elle, doit être robuste.
On ne choisit pas entre les deux. On arrête juste de les confondre.
Reste la question que je me suis posée toute la semaine.
Voir la distinction ne suffit pas. Concrètement, quand on est seul à la barre : qu’est-ce qu’on en fait lundi matin ?
La réponse ne tenait pas ici sans être sacrifiée.
Alors je l'ai écrite en entier, à quelques secondes d'ici. C'est la pièce la plus aboutie que j'aie posée depuis un moment.
→ La robustesse, c’est bien. Encore faut-il savoir la bâtir.
Tu y trouveras les quatre gestes concrets qui rendent une activité robuste, ceux qu'on néglige toujours parce qu'ils ne brillent pas. Et pourquoi l'indépendant qui casse n'est presque jamais celui qui manque de talent.
Une image pour finir.
La robustesse, ce n’est pas la solidité.
Le béton est solide… jusqu’à ce qu’il se fende, et alors il ne se répare pas.
L’arbre, lui, n’est pas solide. Il est souple, vivant, un peu imparfait. Et c’est précisément pour ça qu’il traverse les tempêtes que le béton ne traverse pas.
Au début de cette lettre, j'ai écrit que ma phrase avait quelque chose de reposant. De solide. C'était déjà là, l'imprécision.
Finalement… le vivant ne m’a pas contredit.
Il m’a obligé à être plus précis.
Dis moi si cette distinction résonne chez toi. Ces réponses là sont ce que je préfère recevoir.
À dans quinze jours pour l’édition #23 de Chloro-Com’.
Et pour lundi matin, les quatre gestes sont là : → La robustesse, c’est bien. Encore faut-il savoir la bâtir.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.





