Une forêt n'a pas de fondateur.
Chloro-Com’ #19 — Pourquoi certains projets survivent à leurs créateurs.
🌍 English version available on request
Je pensais qu’il manquait une réponse. En réalité, c’était mon regard qui manquait.
Il y a quelques jours, je m’apprêtais à relancer Hicham.
Hicham est le fondateur de Daily Green. Nous avions échangé sur la végétalisation urbaine, et je lui avais envoyé quelques questions. Sans nouvelles depuis un moment, j’avais fini par me dire qu’il avait trop de travail. Qu’il était passé à autre chose. Que la conversation s’était perdue quelque part dans le flux.
En réalité, il m’avait répondu depuis plus d’un mois. C’est moi qui ne l’avais pas vu.
Et en relisant ses réponses, une phrase m’a arrêté net :
“Ce qui manque le plus, c’est la transmission : une documentation vivante du projet, et des personnes formées pour prendre le relais.”
Au départ, nous parlions d’arbres, de sols et de végétalisation. Mais plus j’avançais dans sa réponse, moins j’avais l’impression de lire un échange sur les plantations. J’avais l’impression de lire quelque chose sur les systèmes vivants.
Parce qu’au fond, qu’est-ce qui fait échouer un projet ?
On invoque souvent le manque de moyens.
Le manque de temps.
Le manque de compétences.
Parfois c’est vrai.
Mais de nombreux projets disparaissent alors même qu’ils semblaient réunir toutes les conditions de réussite.
Ils disparaissent parce qu’ils reposaient sur une ou deux personnes. Parce que rien n’avait été transmis. Parce que personne n’était prêt à prendre le relais. Parce que toute l’intelligence du système était concentrée en un seul point. Le jour où cette personne part, le projet part avec elle.
Dans le vivant, c’est rarement ainsi que les choses durent.
Une forêt ne tient pas grâce à un arbre.
Un réseau mycorhizien ne dépend pas d’une seule racine.
Un écosystème résilient distribue l’information, les ressources et les interactions.
Il se rend transmissible.
C’est peut-être là la différence entre une action symbolique et une transformation durable.
D’ailleurs, Hicham formule cela d’une autre manière :
« Un geste de verdissement peut changer l’apparence d’un lieu ; la transformation durable change la manière dont les habitants s’approprient les lieux et vivent avec le vivant. »
Cette phrase dépasse largement l’aménagement urbain.
Une entreprise peut changer son logo. Une association peut lancer une campagne. Un entrepreneur peut publier davantage.
Tout cela modifie l’apparence.
Mais ce qui transforme durablement un système, c’est ce qui est transmis, approprié et capable de continuer à vivre sans son initiateur.
La question n’est donc peut-être pas :
“Qu’ai-je construit ?”
Mais :
“Qu’est-ce qui continuera d’exister si je m’efface demain ?”
Le vivant semble répondre depuis longtemps.
La Pause Végétale :
En ce moment, je travaille avec une association qui accompagne des agriculteurs en transition vers l’agroforesterie.
Ils plantent. Ils forment. Ils documentent parfois. Mais le suivi dans la durée reste le point de blocage.
Pas par manque de volonté. Par manque de structure pour faire circuler ce qui a été appris.
J’ai produit une radiographie de ce blocage précis.
La structure était lisible, le problème aussi, le réseau existait déjà.
Ce qui manquait, c’était ce qui devait y circuler.
Une forêt sans réseau souterrain est fragile.
Mais un réseau souterrain qui ne transmet rien ne nourrit pas davantage la forêt.
Cette question, je la retrouve partout où je pose les yeux en ce moment.
C'est aussi l'une des intuitions qui a guidé la création récente de l’application SÈVE.
Un système devient fragile lorsqu’une partie essentielle de son fonctionnement reste invisible ou ne peut être transmise.
Le vivant semble répondre depuis longtemps. Ce qui dure n’est pas forcément ce qui grandit le plus vite. Ce n’est pas toujours ce qui attire le plus l’attention. C’est souvent ce qui apprend à circuler.
Une forêt n’a pas de fondateur.
Elle a des héritiers.
À bientôt pour Chloro-Com’ #20.
— Franz
Faire circuler l’essentiel.






Merci Franz !!!