Cette semaine, sur le fil de Notes, mes orchidées annonçaient l’automne à leur façon1. Et elles savent bien lire la lumière mieux que moi.
Aujourd’hui je voudrais te parler de gens qui ont appris à la dompter pour servir leurs objectifs.
En tant qu’acheteur pour une serre chaude, j’ai eu la chance, par le passé, de visiter des serres de production de poinsettias (qu’on appelle communément l’Étoile de Noël) afin de composer l’offre proposée aux clients pour les fêtes de fin d’année.
C’est la plante idéale pour cet évènement : verte, rouge et même pailletée désormais.
Mais la production de ce végétal singulier a ses petits secrets, et quelques enseignements stratégiques que je vais te partager.
Parcourons ensemble ces marées vertes et rouges, au son des crémaillères qui déploient d’immenses voilages immenses, parfois de la taille d’un terrain de foot.
Bonne lecture et bonne immersion dans le monde merveilleux de l'Euphorbia pulcherrima.
En fait, ce qui est le plus impressionnant quand tu visites ce genre de serre de production, c’est l’entrée : tu rentres carrément dans une marée verte, ponctuée de petites pointes rouges.
La plupart sont des pots posés à même le sol, par endroit, des plantes sur tige émergent. Des tables aussi viennent casser un peu les hauteurs. Et sur ces tables, il y a des mini-poinsettias en pot de 9 et même 5 centimètres.
C’est tout petit, un mini-poinsettia. C’est ceux que tu retrouves en jardinerie à Noël pour garnir ta table de fête.
Après avoir parcouru un grand nombre d’allées, visité des serres, puis encore des serres, traversé des carrés de poinsettias, et encore des poinsettias partout, nous arrivons dans la salle où trône l’ordinateur climatique.
Il qui gère l’arrosage, la température, mais surtout l’ombrage.
Et c’est à cet endroit précis que sont contrôlés les obscurcissements de toutes ces zones de production.
Une fois l’ordinateur climatique paramétré, l’opérateur l’active : les serres s’assombrissent à mesure que les rideaux se tirent, sur le haut comme sur les côtés. Et une fois que tout est déployé, le blackout complet tombe.
Même les parois verticales sont équipées d’ombrières, avec des rails en U qui guident leurs bords pour qu’aucune lumière ne passe à travers les coins de la serre.
L’enjeu majeur pour cette plante, c’est la durée d’obscurité.
Lorsqu’on demande aux producteurs combien de temps les poinsettias doivent rester dans le noir, la réponse est claire : au moins 14 heures par jour pendant 6 à 8 semaines.
De l’été à la mi-septembre, les plantes grandissent. C’est la période de croissance végétative : l’enracinement, le développement des tiges et des feuilles.
Ensuite vient la période la plus essentielle. Il faut quatre premières semaines durant lesquels les jours sont plus courts que les nuits (en général, la nuit c’est de 18 heures à 8 heures du matin). Et pendant quatre semaines, c’est cette longue nuit qui déclenche l’induction florale.
Ce qui est compliqué à comprendre, c’est que rien de tout cela n’est immédiatement visible.
Pendant ces quatre premières semaines où l’on obscurcit les serres, extérieurement, rien ne se passe. Mais à l’intérieur de la plante, l’induction florale a bien commencé.
Et comme on veut des plantes parfaites, vendables pile pour Noël, il faut rendre les nuits plus longues que les jours dès la mi-septembre. Les producteurs doivent donc obligatoirement obscurcir leurs serres à partir de ce moment-là. Et ils le font artificiellement, grâce au système que je viens de te décrire.
Parce que, comme tu le sais, à la mi-septembre, les nuits ne sont pas encore assez longues. Les producteurs de poinsettias doivent donc les fabriquer.
Un autre problème se greffe alors à cette automatisation : quand les rideaux sont fermés, la chaleur de la serre reste emprisonnée. Et si la température dépasse 23 degrés, la floraison est retardée et la coloration bloquée.
Les producteurs doivent donc mettre en place des pièges à lumière associés à des systèmes de ventilation : ils laissent passer l’air, mais bloquent les rayons lumineux. Il faut pouvoir refroidir la serre sans réveiller les plantes.
Et là, tu peux te demander pourquoi je te raconte tout ça.
Parce qu’en production de poinsettias, il existe une alerte très importante :
Le moindre faisceau lumineux en pleine nuit (une veilleuse, ou même une porte qu’on ouvre accidentellement) peut stopper le processus de coloration et compromettre une grande partie de la production, malgré tous les efforts réalisés jusque-là.
Et ça, malheureusement, je le constate souvent chez des dirigeants.
Pas uniquement chez des clients. Aussi chez des personnes que je suis de loin, et pour lesquelles je me dis que l’induction est en train de se faire. Elles ont fait tous les efforts qu’il fallait.
Et puis, à un moment donné, crac. Je ne sais pas ce qui se passe : elles ouvrent une porte, allument une veilleuse. Et l’induction s’arrête, sans qu’elles le voient.
Et c’est rageant.
En fait, si, je sais ce qui se passe : elles ne voient pas que l’induction avait commencé.
C’est précisément pour ça qu’elles ouvrent la porte ou allument la veilleuse. C’est-à-dire qu’elles lancent soudain une nouvelle offre, opèrent un changement de cap brutal, font marche arrière ou annoncent publiquement que leur positionnement n’était pas le bon.
La différence entre un producteur et un entrepreneur, c’est que le producteur, lui, connaît la biologie de sa plante et la photopériode de son espèce.
Un entrepreneur, la plupart du temps, ne connaît pas la photopériode de ses objectifs. Alors il lit l’absence de signe visible comme une absence de résultat.
Et il allume.
C’est exactement ce que je trouve crucial dans mon travail : pouvoir apporter ce regard sur l’activité et permettre aux entrepreneurs de connaître, eux aussi, la photopériode de leurs objectifs.
La Pause Végétale
On prend souvent le poinsettia pour un cousin des cactus, et c'est une erreur compréhensible : son port est charnu, ses tiges exsudent du latex, et il est très tolérant à la sécheresse.
Mais les cactus sont des Cactacées et le poinsettia est une Euphorbiacée. Ce sont bien deux familles sans lien de parenté proche, et qui ont simplement répondu de la même façon aux mêmes contraintes. C'est ce qu'on appelle la convergence évolutive : le milieu impose sa forme, et des lignées très éloignées finissent par se ressembler sans jamais s'être rencontrées.
Dans son pays d’origine, le poinsettia n’a donc rien de la plante en pot que vous trouverez dans les rayons de votre jardinerie dans quelques semaines. Sur les pentes de la côte pacifique du Mexique et jusqu’au Guatemala, c’est un arbuste dégingandé qui peut dépasser trois mètres, et il pousse dans des forêts sèches où beaucoup d’arbres perdent leurs feuilles à la saison sèche.
Il fleurit en décembre, à l’extrémité de ses longues tiges, sans serre ni toile d’occultation, parce que là-bas les jours raccourcissent tout seuls. Ce que les Hollandais et quelques belles maisons horticoles françaises fabriquent à grands frais chaque automne, le Mexique le lui offre gratuitement.
Ses grandes “fleurs” rouges sont en réalité des feuilles, précisément des bractées.
La vraie fleur, c’est le petit cœur jaune au centre, minuscule, avec une glande à nectar que visitent goulument les colibris. Le rouge sert d’enseigne : il signale de loin qu’il y a quelque chose à prendre ici.
La plante entière est construite autour d’un signal lisible.
Dans la nature, ce signal est rouge. Le rose, le blanc, le saumon, les marbrures et les bractées panachées de nos jardineries sont des sélections d'obtenteurs, pas des variations naturelles.
Nous avons choisi des plantes plus jolies à nos yeux, et moins lisibles pour celui à qui elles s'adressaient.
Les Aztèques l’appelaient cuetlaxochitl et en tiraient une teinture rouge. Il porte aujourd’hui le nom de Joel Poinsett, diplomate américain qui l’a rapporté du Mexique à la fin des années 1820.
Dernière chose, que peu de gens savent : les poinsettias compacts et touffus de nos jardineries doivent en grande partie leur forme à un phytoplasme, une bactérie qui les fait ramifier. Sans elle, et sans les pincements réguliers des producteurs, ils redeviendraient ces grands arbustes naturellement élancés.
La plante de Noël que tu connais est, en somme, une plante légèrement malade.
Alors, dis-moi.
Après la lecture de cette lettre et la (re)découverte du poinsettia, est-ce que tu n’as pas toi aussi envie de savoir où tu en es dans ton cycle ?
De vérifier si l’induction florale a bien commencé de ton côté ?
Alors, avant de rallumer la lumière, passe le Scan.
A bientôt pour Chloro-Com’ #27
— Franz
Faire circuler l’essentiel.










