Nous devions écrire une lettre qui converge mais nous avons fini par en écrire une où nous ne sommes pas d’accord, et nous avons décidé de la publier ainsi.
Valérie lit les organisations par l’animal, moi par le végétal.
Pour démarrer la réflexion, nous partions d’un accord assez confortable : le mot “s’adapter” est devenu un réflexe de langage qui rassure et ne veut plus dire grand-chose, puisqu’il suppose un monde qui a déjà bougé et une entreprise qui court derrière.
Puis, en écrivant chacun de notre côté, la question s’est tout doucement déplacée.
Valérie ne parle plus d’ajustement mais de métamorphose, et affirme qu’il faut parfois accepter d’être transformé dans son essence même.
Et je crois exactement l’inverse.
Nous aurions pu simplement recoller les morceaux et vous servir un texte lisse où deux personnes pensent pareil et se répondent poliment, mais il aurait été lu en diagonale. Alors nous avons préféré vous laisser avec la question.
Valérie, tu ouvres le sujet puisque le déplacement vient de toi.
Valérie · la métamorphose, un changement d’essence
C’est vrai que lors de notre échange j’avais parlé d’ajustement : épouser le changement en temps réel au lieu de courir derrière avec un temps de retard. Finalement je vais plus loin… j’ai l’esprit d’escalier.
Comme toi, je ne crois plus que l’adaptation soit la meilleure réponse pour maintenir son intégrité dans notre monde chaotique. J’ai travaillé ce sujet vingt-cinq ans auprès de dirigeants, par des détours qui m’inspiraient. Mais si le décor changeait, le concept non : optimiser pour rester efficients dans une course perpétuelle. Courir dans un monde qui bouge, avec les mêmes repères, des objectifs plus élevés donc plus coûteux, et les mêmes équipes épuisées.
On change de manière de faire sans jamais changer ce que l’on est en profondeur. Notre essence.
Ce que l’observation du monde animal m’a inspiré est d’un autre ordre : accepter d’être transformés dans notre essence même. Faire évoluer notre capacité à exister plutôt que nos façons de faire.
Par exemple le têtard, qui n’est pas une mini grenouille qui ne demanderait qu’à pousser : des membres apparaissent, la respiration branchiale devient pulmonaire, la queue est digérée et recyclée, le système digestif se remodèle. Sa forme nouvelle et ses aptitudes nouvelles lui ouvrent un monde où il ne pouvait pas vivre avant. Et la grenouille qui retourne dans l’eau ne redevient jamais têtard.
Même être, autre essence.
Si c’est si puissant, alors pourquoi préfère-t-on l’adaptation ? Sans doute parce qu’au-delà de sa complexité, la métamorphose est un moment de vulnérabilité, où la mortalité du têtard est maximale. L’optimisation, elle, n’a pas ce prix. Elle n’a pas non plus ce que la métamorphose apporte : la robustesse, pour rester stable dans un monde chaotique. Garder sa capacité même à exister, quitte à changer de forme et de nature. C’est énorme !
Bon, sortons de la mare et rejoignons les open spaces. Octopus Energy a créé Kraken pour sa propre gestion client. Aujourd’hui ses concurrents sont ses clients et y font tourner plusieurs dizaines de millions de comptes. C’est un sacré garde-manger ! Ce nouveau terrain de chasse ne se quitte pas, tout comme la grenouille sortie de l’eau ne retourne pas brouter des algues. Ils n’ont pas cherché à vendre plus de kWh avec des processus optimisés. Ils ont laissé la vague numérique les traverser, et en sont sortis avec une autre manière d’exister dans leur marché.
Adaptation contre métamorphose. Efficacité contre robustesse.
Franz · la métamorphose, une révélation
Je pourrais objecter tout de suite, mais je préfère commencer par poser un cas à côté du tien, pris sur mon terrain, parce qu’il montre que le végétal fait exactement ce que tu décris.
Le lierre Hedera helix, celui qu’on appelle communément grimpant ou commun, vit deux vies dans le même individu.
Dans sa phase juvénile, il rampe, il grimpe en s’accrochant avec des crampons, il émet des feuilles lobées, il a tendance à fuir la lumière tout en cherchant un appui, et il ne fleurit jamais.
Puis, un jour, il atteint le sommet de son support et la pleine lumière, et là quelque chose bascule radicalement : les nouvelles feuilles poussent entières, les crampons de ses tiges disparaissent, l"‘ensemble s’endurcit, se redresse en se portant tout seul, sans aide… et il se met enfin à fleurir (à la grande joie des butineurs).
Même génome, deux plantes complètement différentes.
Le plus troublant, c’est que ce changement de nature ne peut pas se rejouer à l’envers. Prends une bouture sur la partie adulte et tu obtiens un nouveau lierre uniquement arborescent, un individu qui ne cherchera plus jamais à grimper de sa vie. On en produit d’ailleurs en horticulture, et on en vend, tu peux trouver ces lierres non grimpants en jardinerie… ce sont des clones de cette phase II reproduits pour cette “avantage” de ne plus coloniser la première façade qui se présente.
Il n’y a donc pas de discussion possible : la métamorphose existe bel et bien, elle est irréversible, et les êtres à chlorophylle la pratiquent aussi.
Sauf que le lierre n’a rien inventé dans ce cas. La forme arborescente était inscrite en lui depuis le premier jour et n’attendait qu’une chose pour se déclencher : la lumière ! Rien n’est apparu dans cet être à ce stade qui n’existait pas la veille.
Et c’est ce qui me gêne dans ton têtard : les pattes et les poumons de la grenouille sont écrits dans son génome depuis l’œuf, ils dorment en attendant un signal. Le têtard ne devient pas quelque chose d’autre, il déploie ce qu’il contenait déjà mais qu’aucune mare ne lui avait encore jamais réclamé.
Octopus Energy me fait le même effet : la compétence technologique était bien là, elle n’avait simplement pas été nommée.
Ma contre thèse tient donc en une ligne : la métamorphose ne crée jamais rien, elle révèle.
Et si c’est vrai, alors le conseil qu’on sert aux dirigeants depuis dix ans est faux dans sa formulation même : personne n’a jamais eu à se réinventer, parce qu’aucun être vivant ne sait faire ça.
Valérie · ce que la métamorphose fait naître
Sur l’apparition spontanée, je partage : rien n’apparaît qui n’était pas possible. Le génome ne bouge pas, la chenille devenue papillon reste le même être. Mais si on partage ce constat, j’ai une autre lecture.
La métamorphose ne met rien à jour, elle fait naître. Le vol n’est ni contenu ni miniaturisé dans la chenille, il n’a aucune existence avant l’aile qui seule le rend possible.
Bien sûr, chez Octopus, le code numérique existait, mais sa capacité de vendre à un rival, non : cette capacité n’est venue qu’avec la nouvelle structure.
Je pense que c’est ici que se trouve notre divergence fondamentale : je distingue l’individu (le même) de sa nature, une autre architecture, d’autres aptitudes, une autre relation au monde.
Ma synthèse serait donc : ma chenille contient tout ce qu’il faut pour faire un papillon, mais elle ne contient pas le vol. Tu dis que la métamorphose ne crée jamais rien, qu’elle révèle. Je dis qu’elle révèle les ailes, mais qu’elle fait naître le vol. Et je ne prends le vol que pour l’exemple, tout le reste a changé avec lui. Mais regarde ce qu’il fait à lui seul : la chenille vit sur sa plante, quelques mètres de monde, et sa seule fuite est de se laisser tomber. Le papillon a le paysage. Sa nourriture n’est plus la même, ses prédateurs non plus, et la rencontre d’un partenaire ne dépend plus du hasard d’une même branche.
Tu définis l’être par ce qu’il contient. Moi je le définis par le monde qu’il peut habiter. C’est là que nous divergeons vraiment, et pas sur la biologie.
Même être, même génome, autre essence.
Pour une organisation, ce potentiel n’est inscrit dans aucun génome : il se garde ou il se perd. Ce que le têtard reçoit, elle, le choisit. C’est là que se gagne la robustesse, et elle se paie d’avance. Épouser le changement commence donc par la question la plus inconfortable qui soit pour un dirigeant : qu’est-ce que je maintiens, cette année, qui ne sert à rien ?
Franz · ce que la métamorphose emporte
Je ne vais pas te répondre sur la biologie car tu as raison, et ce n’est pas là que nous divergeons.
En revanche, je vais te répondre sur ce que ta phrase laisse dehors à mon sens : le vol naît, d’accord… mais quelque chose s’éteint au même moment, et c’était réglé d’avance.
Tu me diras que non, et tu l’as déjà dit : le papillon peut se reposer sur une feuille, la grenouille retourne dans l’eau, Octopus continue de vendre de l’électricité. Personne n’abandonne rien, on habite juste un monde plus grand.
C’est vrai pour le lieu mais ça ne l’est pas pour ce qu’on peut y faire.
Ton papillon retourne sur sa feuille, mais il ne peut plus la manger : ses mandibules ont disparu au profit d’une trompe, il ne broute plus… il boit. Et ta grenouille retourne dans l’eau en y respirant de l’air, elle s’y noie si elle y reste trop longtemps. Ils reviennent en visiteurs dans un monde où ils vivaient.
Mon lierre arborescent, lui, ne revient nulle part. Il fleurit, il fructifie, atteint la lumière et se tient debout tout seul… mais il ne grimpera plus jamais. Non pas parce qu’il a choisi autre chose mais bien car cette faculté est partie définitivement avec la transformation, et aucune taille, aucune action ou autre marcottage ne la lui rendra.
Ce n’est donc pas le territoire qu’on quitte, c’est le moyen d’y vivre. Et c’est ce qui manque au tableau quand on vend la métamorphose à une organisation.
Il y a autre chose qui manque, et je l’ai constaté pendant trente ans au sein du secteur végétal : en pépinière, par exemple, ce qu'on commande cet hiver décide du catalogue de 2032. Or cette décision là se prend presque toujours avant qu'on ait mis un mot dessus. Le temps qu'une vision se formule, les porte-greffes sont déjà commandés et mis en terre et, bien que personne ne se soit réinventé, et que rien ne soit né ce jour-là, la route était prise. Elle n'avait simplement pas encore de nom.
Alors je trouve que ta question est la bonne, Valérie, mais elle m’en fait appeller une seconde : tu demandes au dirigeant ce qu’il maintient cette année qui ne sert à rien, je lui demanderais aussi ce qu’il est en train de décider sans le savoir.
Nous ne nous sommes pas convaincus,
et nous nous retrouvons quand même.
Le vivant n’a qu’un seul plan, mais ce plan contient des routes qu’il n’a encore jamais prises.
La pomme de terre le dit mieux que nous : soit son stolon pousse droit sous terre à la recherche d’un ailleurs plus propice, soit il gonfle en tubercule et fait office de réserve, et ce n’est jamais la plante qui tranche mais bien la longueur du jour. Un seul organe, deux destinées, aucune improvisation.
La route change, le plan jamais.
Pour revenir au dirigeant, cela déplace toute la question. Elle passe de “en quoi dois-je me réinventer ?” (qui appelle beaucoup d’audace et un peu de chance), à “quelles routes mon plan contient-il, que je n’ai jamais encore empruntées ?”
C’est réellement du diagnostic, certes beaucoup moins spectaculaire, mais c’est nettement plus utile pour un lundi matin.
Nous ne sommes toujours pas d’accord sur ce qui se passe au moment de la métamorphose, mais nous le sommes finalement sur ce qu’il faut aller y chercher.
Valérie Boisgelot explore l’organisation par l’animal, sur Huma-Anima.
Franz Etcheverry-Barnoin la lit par le végétal, avec Le Modèle SÈVE .
Le texte d’origine de Valérie est à retrouver ici.










Merci pour ce dialogue stimulant, où l’analogie biologique permet de penser l’irréversibilité, la vulnérabilité de la transformation et les capacités qu’elle fait disparaître en même temps que celles qu’elle fait naître.
Il est toutefois possible que l’entreprise ne soit ni un têtard ni un lierre. Elle ressemble peut-être davantage à un écosystème capable de greffer de nouvelles ressources, d’abandonner certaines branches et de permettre à ses différentes composantes d’emprunter simultanément plusieurs routes.
Le dirigeant ne devrait donc peut-être pas seulement rechercher les routes que le plan contient déjà. Il peut également choisir les ressources à intégrer et les relations à nouer, jusqu’à transformer le plan lui-même.
Dans cette perspective, l’adaptation relève davantage de la tactique : elle préserve la capacité d’agir dans le présent immédiat. La métamorphose relève davantage de la stratégie : elle ouvre de nouveaux espaces de développement et transforme ce que l’entreprise pourra devenir.
L’une et l’autre sont nécessaires. Sans adaptation, l’entreprise risque de ne pas traverser le présent ; sans métamorphose, elle risque d’en devenir prisonnière.
Votre dialogue rappelle ainsi qu’il ne faut pas laisser l’urgence tactique épuiser la possibilité stratégique.
Quel bonheur de retrouver tes textes. Justement hier je regardais la date de ta dernière parution en comptant les jours jusqu'à la prochaine, que voilà.
Encore un texte tien que vais garder un peu dans ma boîte mail pour pouvoir le relire. Je le sens très riche et une seule lecture me semble être trop courte pour en goûter toute la profondeur et en extraire toutes les questions et réflexions qu'il fait naître en moi. J'ai pour l'instant l'impression que la vérité se trouve entre vos deux analyses et qu'elle parle de les croiser plus que les opposer.
Merci de faire naître ces réflexions en moi.